Annie Ernaux: La Place/Les Trente Glorieuses

Ernaux/Trente Glorieuses: Passage for Commentary

    P.M. Wetherill claims that La Place `tells us a great deal about French society in general since the turn of the century'. What exactly does it tell us about the transformation of France after the war? Read the following extracts and comment on their significance:
On se fait photographier avec ce qu'on est fier de posséder, le commerce, le vélo, plus tard la 4CV, sur le toit de laquelle il appuie une main, faisant par ce geste remonter exagérément son veston. [E] . Ils ont pu embellir la maison, supprimant de qui rappelait l'ancien temps, les poutres apparentes, le cheminée, les tables en bois et les chaises de paille. Avec son papier à fleurs, son comptoir peint et brillant, les tables et les guéridons en simili-marbre, le café est devenu propre et gai. Du balatum à grands damiers jaunes et bruns a recouvert le parquet des chambres. La seule contrariété longtemps, la façade en colombage, à raies blanches et noires, dont le ravalement en crépi était au-dessus de leurs moyens. En passant, l'une de mes institutrices a dit une fois que la maison était jolie, une vraie maison normande. Mon père a cru qu'elle parlait ainsi par politesse. Ceux qui admiraient nos vieilles choses, la pompe à eau dans la cour, le colombage normand, voulaient sûrement nous empêcher de posséder ce qu'ils possédaient déjà, eux, de moderne, l'eau sur l'évier et un pavillon blanc.
Il a emprunté pour devenir propriétaire des murs et du terrain. Personne dans la famille ne l'avait jamais été.
La Place, Routledge p.75



Il ne sortira plus du monde coupé en deux du petit commerçant. D'un côté les bons, ceux qui se servent chez lui, de l'autre, les méchants, les plus nombreux qui vont ailleurs, dans les magasins du centre reconstruit. A ceux-là joindre le gouvernement soupçonné de vouloir notre mort en favorisant les gros. Même dans les bons clients, une ligne de partage, les bons qui prennent toutes leurs commissions à la boutique, les mauvais, venant nous faire injure en achetant le litre d'huile qu'ils ont oublié de rapporter d'en ville. Et des bons, encore se méfier, toujours prêts aux infidelités, persuadés qu'on les vole. Le monde entier ligué. Haine et servilité, haine de sa servilité. Au fond de lui, l'espérance de tout commerçant, être seul dans une ville à vendre sa marchandise. On allait chercher le pain à un kilomètre de la maison parce que le boulanger d'à côté ne nous achetait rien. Il a voté Poujade, comme un bon tour à jouer, sans conviction et trop «grande gueule» pour lui.
La Place, Routledge p.84



A la place des ruines de notre arrivée, le centre de Y ... offrait maintenant des petits immeubles crème, avec des commerces modernes qui restaient illuminés la nuit. Le samedi et le dimanche, tous les jeunes des environs tournaient dans les rues ou regardaient la télé dans les cafés. Les femmes du quartier remplissaient leur panier dans les grandes alimentations du centre. Mon père avait enfin sa façade en crépi blanc, ses rampes de néon, déjà les cafetiers qui avaient du flair revenaient au colombage normand, aux fausses poutres et aux vieilles lampes. Soirs repliés à compter la recette. «On leur donnerait la marchandise qu'ils ne vienndraient pas chez nous». Chaque fois qu'un magasin nouveau s'ouvrait dans Y..., il allait faire un tour du côté, à vélo. Ils sont arrivés à se maintenir. Le quartier s'est prolétarisé. A la place des cadres moyens partis habiter les immeubles neufs avec salle de bains, des gens à petit budget, jeunes ménages ouvriers, familles nombreuses en attente d'une HLM. «Vous paierez demain, on est gens de revue». Les petits vieux étaient morts, les suivants n'avaient plus la permission de rentrer saouls, mais une clientèle moins gaie, plus rapide et payante de buveurs occasionnels leur avait succédé. L'impression de tenir maintenant un débit de boissons convenable.
La Place, Routledge pp.88- 9


Concept & Text: Tony McNeill
The University of Sunderland
Last Update 19-Oct-99